L' Appel de la Vocation chez Marcel Proust
- 7 avr.
- 7 min de lecture
À la Recherche du Temps perdu est un roman poétique qui se présente comme un parcours initiatique dont le narrateur Marcel ne connaît pas, de prime abord, la destination. Et ce n'est qu'à la fin de sa vie, lesté par le poids d'une insatisfaction existentielle dévorante et par l'angoisse d'être passé à côté de sa vocation, que le narrateur accède enfin à la compréhension de son être véritable. Libéré de la nostalgie des figures protectrices de l'enfance, il affronte le vide de ses années d'errance où il n'aura été qu'un spectateur passif, égaré dans le bal des masques d'une société en décomposition. Par le sillage des espérances déçues et le silence des aspirations trahies, vient poindre le chemin de la rédemption à travers l'art dont la littérature est, selon lui, la plus belle illustration.

Sur Le Temps retrouvé (1927), Marcel Proust
par Léa Arrizabalaga
L'histoire de Marcel est celle d'une vocation qui se révèle à travers le processus de création artistique afin de transcender les rouages de l'absurdité de la vie que sont l'absence (l'oubli ou l’éloignement) et la perte (la destruction ou l'effacement du temps). Mais pour surmonter l'absurdité, il faut bien d'abord s'y confronter. Auquel cas, Marcel ne ferait que s'en échapper sans s'élancer dans la démarche victorieuse et transcendante du dépassement. Chez Proust, pour vaincre la mort, il faut d'abord l'observer et l'affronter. Cette confrontation passe inévitablement par une métaphysique de la souffrance : loin d'être un obstacle, la douleur devient l'instrument de mesure de notre propre être, la seule force capable de pousser l'esprit à déchiffrer ce que le bonheur ne fait qu'effleurer. Au-delà de l'effondrement des aspirations personnelles du narrateur, la toile de fond du roman prend des allures d'écroulement politique et sociétal qui sonne le glas des jours heureux.
Pour une guerre qui ne devait pas durer, elle recevra le célèbre nom de la « Grande Guerre ». Une page de l'Histoire absolument dévastatrice dont l'auteur fait la pierre angulaire de son dernier tome. Cependant, il ne s'agit pas de n'importe quelle guerre. Proust déplace le regard des lignes de front vers l’intimité des demeures, témoignant de cet ébranlement sourd qui fissure les consciences et fragilise les structures de l'existence. Ce climat de décomposition agit alors comme le révélateur brutal d'un monde qui s'achève.
Marcel Proust peint un contexte de destruction collective où ce qui était présenté comme l'Éden souverain de l'enfance se transforme en un paysage profané. Les allées, les chemins, les églises, tous ces sanctuaires autrefois immuables, s’effacent dans le vertige du Temps et l'abîme de l'Oubli, signifiant que plus aucun ancrage matériel ne peut désormais soutenir l'esprit. Face aux champs de ruines et au spectacle de la désolation, il ne reste plus rien, pas même les souvenirs. C'est dans le dénuement de cette perte que l'essence des choses nous est enfin rendue, par le biais d'un paradoxe ontologique : il faut que le monde extérieur s'effondre pour que la demeure intérieure de l'être puisse s'édifier.
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