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L’Exégèse de la Chute chez Pierre Choderlos de Laclos

  • 11 janv.
  • 6 min de lecture

Dernière mise à jour : 21 févr.



Toute grande œuvre littéraire naît d'une tension entre l'ordre apparent du monde et le gouffre qu'il dissimule ; elle est l'épreuve d'une chute que la raison tente vainement de contenir. Dans un siècle des Lumières en pleine effervescence, Pierre Choderlos de Laclos, officier d’artillerie et esprit érudit, a manié la plume dans les salons de la haute société pour dévoiler les rouages sombres de l'âme humaine et les hypocrisies d'une société à l'aube d'un bouleversement majeur – la Révolution française.

Cette œuvre magistrale, présentée sous la forme d'un roman épistolaire, offre une étude psychologique et sociale d'une profondeur sidérante, véritable voyage au cœur des machinations libertines et des conséquences dévastatrices d'une ambition débridée. Par ce texte, Laclos révèle minutieusement la nature corrosive de la manipulation et de la vengeance, là où la société aristocratique se drape de ses conventions et de ses faux-semblants.


Portrait de Pierre Choderlos de Laclos, attribué à Alexander Kucharsky


Sur Les Liaisons dangereuses (1782), Pierre Choderlos de Laclos

par Léa Arrizabalaga



Les personnages centraux, la Marquise de Merteuil et le Vicomte de Valmont, se livrent à un jeu de séduction et de destruction d'une cruauté calculée, faisant de leur vie une quête incessante de pouvoir sur les âmes et les destins. Leur intelligence, pervertie en malice, est mise au service de la manigance, tandis que leur éloquence et leur capacité à la dissimulation deviennent des armes redoutables pour satisfaire ce besoin d'existence absolue.

La Marquise de Merteuil incarne cette nouvelle forme de libertinage avec une malice déconcertante, théorisant sa propre liberté et sa capacité à se forger une identité en dehors des conventions masculines. Véritable artiste du moi et philosophe autodidacte1, elle façonne son existence comme une œuvre d'art en s'opposant non seulement à la morale, mais aussi à la nature qu'elle prétend dominer par la seule puissance de détermination. Son projet est une réponse radicale à la condition féminine de son temps, révélant un idéal de maîtrise de soi et de rationalisation de l'existence. Elle se place au-dessus des lois humaines par un principe de volonté absolue, transformant son libertinage en une quête métaphysique du pouvoir. Cette ambition méthodique est une illustration de la corruption de l'esprit des Lumières où la raison n'est plus au service de la vérité ou du bien, mais de l'orgueil et de la domination. Merteuil nous place face au paradoxe ultime : lorsqu'elle s'affranchit de toute transcendance pour se suffire à elle-même, la raison ne produit pas la liberté, mais une mécanique de l'effroi qui finit par dévorer son propre créateur.

La prose de Laclos, dont la précision confine à l’orfèvrerie, documente cette dérive avec une clarté impitoyable. Cette radicalité mène à une découverte fondamentale : leur libertinage n'est plus seulement une liberté de mœurs, mais une dépravation du corps, une quête de séduction sans attachement émotionnel où le triomphe réside uniquement dans la douleur infligée. Il faut ici concevoir que le libertinage n'est pas une libération, mais une pathologie de la souveraineté où le sujet, en s'interdisant d'être atteint par l'autre, se condamne à l'inexistence.

La machination se met en place par le désir redoutable de la Marquise de Merteuil de se venger de son ancien amant, le Comte de Gercourt, le sachant nouvellement fiancé à l'adorable et innocente Cécile de Volanges. En défiant Valmont de séduire la jeune fille afin de saboter les fiançailles, elle initie un mouvement où le Vicomte, avide d'un défi plus glorieux, jette son dévolu sur la vertueuse Madame de Tourvel. Cette divergence transforme de semaine en semaine leur complicité en une rivalité féroce, prélude à une inimitié implacable soulignant la profonde psychologie de ces personnages : Merteuil est rongée par la fierté, tandis que Valmont est consumé par l'esprit de conquête – il ne souhaite dominer Madame de Tourvel que parce qu'elle lui résiste. Le lecteur assiste ainsi à un basculement d'un simple désir vers une ambition dévoyée où l'autre n'est plus qu'un champ de bataille.

C’est dans cette dynamique que la figure de Cécile de Volanges devient le révélateur tragique de la finitude de Valmont. Malgré elle, par son immaturité et son absence de répondant, elle le place face aux limites d'un pouvoir de persuasion qu'il croyait infini et éternel. En restant hermétique à la rhétorique libertine, elle brise le mythe d'une séduction souveraine2. Face à cette jeune fille qui ne lui renvoie aucune image spéculaire de lui-même, Valmont panique ; l’abus sexuel n'est alors plus une conquête, mais l'aveu d'une impossibilité à gagner sur le terrain de la conscience. C'est le geste vindicatif d'un narcissisme blessé qui, faute de pouvoir fasciner, choisit d'abuser. C'est à cet instant que l'expérience de lecture atteint son point le plus troublant. Le lecteur voit ce « dompteur de passions » se heurter à un mur de vide. La chute s'annonce.

L'auteur documente non plus un triomphe, mais une dégradation : l'instant où l'homme de cour s'efface devant le prédateur, faute d'avoir pu exister dans le regard de sa proie. Cette mise en échec de la séduction par l'insignifiance de la victime est sans doute la critique la plus féroce que Laclos adresse à l'orgueil aristocratique ; une classe qui, à force de se croire toute-puissante, finit par s'abîmer dans l'abus dès qu'elle rencontre la moindre résistance au miroir de sa propre vanité. Le plaisir coupable de la lecture se teinte alors d'un effroi lucide.

À l’opposé de l’inertie de Cécile, Madame de Tourvel déploie une distance qui n'est pas de l'austérité, mais une stratégie de survie. Sa rigueur est l'armure d'une femme qui a reconnu, dès le premier regard, sa propre capacité à se dégrader. Elle est, par ailleurs, séduite par l'idée qu'un homme aussi « perdu » puisse retrouver la lumière grâce à elle ; elle tombe amoureuse de sa propre capacité à s'ériger en ange rédempteur et chérit la noblesse résiduelle qu'elle projette sur Valmont. Ce dernier joue la carte de l'homme mélancolique, fatigué de ses propres vices, qui ne demande qu'à être guidé vers le bien ; magnifique mise en scène de son imaginaire vulnérabilité. Il utilise la rhétorique du repentir comme un outil de siège.

Cependant, le piège de Laclos est sublime. À force de simuler la passion pour convaincre une femme aussi habitée que Madame de Tourvel, Valmont finit par être rattrapé par son propre piège. C’est toute l’ambiguïté tragique (mais pas victime) du personnage. On ne peut pas dire que Valmont est « honnête » au sens moral du terme, mais il finit par être vrai malgré lui. Madame de Tourvel ne succombe pas par naïveté, mais par une décision de se donner en pleine conscience du péril, sans la moindre promesse. En franchissant ce seuil, elle force néanmoins Valmont à sortir du déni : il ne peut plus feindre d'être le spectateur de sa propre vie, moins encore d’être le vassal de la Marquise de Merteuil. Face à l'authenticité de ce sacrifice, le dompteur est pétrifié. Pour la première fois, il est aimé pour ce qu’il est et non pour ce qu’il joue ; il est contraint d'habiter ce sentiment qu'il s'était juré de n'être qu'une manœuvre. L’homme de cour disparaît sous l'homme atteint. Après la chute, l’achèvement.

L'œuvre opère une analyse impitoyable de la raison humaine lorsqu'elle se dévoie au service du calcul, révélant la fragilité des illusions sociales face à l'inéluctabilité des lois morales. C’est une fresque acérée de l’âme humaine où le triomphe de la déception ne laisse derrière lui qu'un sillage de destruction. Sans doute la fascination de ce roman naît-elle de la manière dont Laclos saisit une classe sociale en pleine décomposition non par ses excès matériels, mais par son épuisement moral. Il montre une aristocratie qui, n'ayant plus de guerres à mener, retourne son intelligence contre elle-même. La manipulation devient l'unique champ d'honneur d'un monde qui s'ennuie, transformant le salon en un théâtre d'opérations où l'on s'entre-tue à coups d'imparfait du subjonctif.

Lire ce roman, c'est accepter de voir des consciences s'enfermer dans leurs propres ruses, mais c'est aussi céder au plaisir d'une prose dont la précision confine à la rigueur cristalline. Le lecteur éprouve la jouissance d'une langue à élégance souveraine, confrontée à la faillite de l'intelligence qui, à bout d'arguments, s'abîme dans la lâcheté de la force. La beauté du texte réside dans ce travail pointilleux de la phrase, où la maîtrise absolue du verbe, à la fois limpide et venimeuse, transmute l'analyse en une expérience esthétique fascinante, faisant de la chute une œuvre de pure lumière littéraire.



1 Le projet de la Marquise est une inversion du projet des Lumières. Alors que la philosophie visait à libérer l'Homme par la connaissance, Merteuil utilise la raison pour s'auto-créer.

« Mais moi, qu’ai-je de commun avec ces femmes inconsidérées ? Quand m’avez-vous vue m’écarter des règles que je me suis prescrites et manquer à mes principes ? je dis mes principes, et je le dis à dessein : car ils ne sont pas, comme ceux des autres femmes, donnés au hasard, reçus sans examen et suivis par habitude ; ils sont le fruit de mes profondes réflexions ; je les ai créés, et je puis dire que je suis mon ouvrage. » (Lettre LXXXI)


2 Sur l'image spéculaire et le narcissisme : « En restant hermétique à la rhétorique libertine, elle brise le mythe d'une séduction souveraine. » Pour le libertin, l'autre n'est qu'un miroir nécessaire à son prestige. En restant « vide » de répondant, Cécile prive Valmont de son reflet social, le forçant à passer du rôle de séducteur à celui de prédateur brutal.



Références bibliographiques


LACLOS, Pierre Choderlos de, Les Liaisons dangereuses, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2006 [1782].


MALRAUX, André. Le Triangle noir : Laclos, Sade, Goya, Paris, Gallimard, 1970 [1939].



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